Thérèse Cafatsakis

 

Thérèse Cafatsakis

Vous êtes née en 1933 en Égypte, donc vous avez 83 ans, d’un père grec et d’une mère ita­lienne. Quel genre d’enfance avez-vous eu ?
Nous étions sept frères et deux sœurs mais, mal­heu­reu­se­ment, je n’ai pas connu mon père, il est décé­dé alors que je n’avais que neuf mois. Mais nous étions une famille vrai­ment très très unie, on s’aimait beau­coup. Ma sœur aînée, comme ma mère venait de perdre son mari, et puis elle avait per­du éga­le­ment sa fille aînée un an aupa­ra­vant, ma sœur lui don­nait vrai­ment un coup de main, mais sur­tout lui remon­tait le moral autant qu’elle pou­vait et puis elle s’occupait beau­coup de nous. Alors, le soir, avant d’aller se cou­cher, elle nous réunis­sait autour d’elle et puis elle nous racon­tait des his­toires de vam­pires. Elle nous fai­sait peur et puis on ado­rait ça.

Thérèse CafatsakisPhoto : Gilles Pilette

C’est une belle enfance, mais en même temps, il y avait un contexte très par­ti­cu­lier, en Égypte, qui va vous obli­ger à émi­grer, racon­tez-nous un peu le contexte.
Vous savez, être un Européen chré­tien, on com­men­çait à être un peu mal vu mal­gré que nous étions là. Pendant la guerre entre l’Égypte et Israël, étant don­né que les Français et les Anglais s’étaient mêlés, j’avais une sœur qui avait épou­sé un sujet bri­tan­nique qui était né en Égypte. Ils ont été expul­sés, ils avaient seule­ment sept jours pour quit­ter le pays. Grâce à des connais­sances, on a éti­ré cela pen­dant deux ou trois mois. Mais je vous dirais que le len­de­main qu’elle a reçu son avis d’expulsion, ma sœur s’est levée et elle avait une mèche de che­veux toute blanche. Ça lui avait don­né quand même un choc. Alors par la suite ils sont par­tis vivre en France, nous avions une sœur ins­tal­lée là-bas depuis plu­sieurs années. Ils ont cher­ché du tra­vail, mais mal­heu­reu­se­ment, ils n’ont pas pu en trou­ver en France. Conclusion, ils ont fait une demande, et puis ils sont venus s’installer au Canada, ici au Québec. Là, il res­tait ma mère, moi et une autre sœur. Puis quand est venu le temps pour nous de quit­ter l’Égypte nous avions le choix entre la Nouvelle-Zélande ou le Canada. Mais, vu que les trois gar­çons étaient déjà ensemble, j’ai dit à ma mère : « Écoute, ma soeur est là toute seule avec son mari, on va au Canada. »

Nous sommes en 1966, à ce moment-là. Que connais­siez-vous du Québec et de Montréal ?
Je savais que c’était un pays très froid, qu’il y avait de la neige. Moi, je n’avais jamais vu de la neige de ma vie. Mais j’ai cette facul­té de m’adapter très vite quand il y a un chan­ge­ment dans ma vie. Je ferme une porte parce qu’il ne faut pas vivre dans son pas­sé, il faut tou­jours aller vers l’avant. Je suis arri­vée ici au Québec chez ma sœur qui nous a gar­dés chez elle pen­dant un mois ou deux et puis après il y a eu un appar­te­ment qui s’est libé­ré, donc on l’a tout de suite loué.

Est-ce que vous avez un choc ? Vous arri­vez ici, vous venez d’un autre milieu, d’une culture dif­fé­rente, vous avez vécu en Égypte, dans une famille euro­péenne. Vous arri­vez au Québec, dans les années soixante. L’accent n’est pas le même, il y a l’hiver, c’est un autre monde.
Disons qu’au début, j’avais un petit peu de dif­fi­cul­té à com­prendre les gens quand ils par­laient. Je suis arri­vée en octobre et puis j’ai vu la pre­mière neige le 24 décembre. On avait réveillon­né chez ma sœur, elle était au troi­sième et nous habi­tions au deuxième. Quand on a ouvert la porte pour des­cendre chez nous, là j’ai vu de la neige, je suis des­cen­due, j’ai pris un bloc de neige, je suis mon­tée et j’ai dit : « Voilà maman, ça c’est de la neige. » Le len­de­main, il y avait de la neige sur le bal­con en belle quan­ti­té. J’ai mis mes bottes, j’avais ma che­mise de nuit en nylon avec de la den­telle, j’ai mis une rose dans ma bouche et je suis sor­tie sur le bal­con. Mon frère m’a prise en pho­to et ma mère criait : « Tu vas attra­per une pneu­mo­nie. » Je fai­sais la connais­sance de la neige !

L’intégration au Québec était-elle facile ? Votre inté­gra­tion au mar­ché du tra­vail, se faire des nou­veaux amis dans une nou­velle culture, un nou­veau pays ?

Je vais vous dire qu’au début pour le tra­vail, on me deman­dait tou­jours si j’avais de l’expérience cana­dienne. Alors je répon­dais que je venais d’arriver et que je ne pou­vais pas avoir de l’expérience cana­dienne. Alors je me disais, je com­mence comme secré­taire et puis après on ver­ra. Un jour je me suis dit que taper une lettre, il me semble que ça se tape de la même façon dans tous les pays. (rires)

Conclusion, j’ai tra­vaillé pen­dant une semaine pour une com­pa­gnie d’assurance, mais je n’aimais pas l’ambiance, ni la per­sonne qui m’avait enga­gée, il criait tout le temps. Mais vous savez, quit­ter son pays, perdre ses racines, ce n’est pas très bon pour les nerfs, alors j’avais les nerfs fati­gués. J’ai dit : « Non, je ne conti­nue plus. » Arrivée au ven­dre­di, je suis ren­trée chez moi, j’étais en larmes. Ma mère me voit pleu­rer, elle se met à pleu­rer, elle aus­si. Quand ma sœur est ren­trée du tra­vail, elle m’a dit : « Qu’est-ce qu’il y a ? » À ma mère, je dis : « On retourne en France. » Ma mère a alors dit : « Vous ne bou­gez pas d’ici. Tant que je suis là, vous pou­vez comp­ter sur moi, ne vous éner­vez pas. Toi ma fille, tu n’iras plus tra­vailler là-bas. » J’ai cher­ché, un endroit on m’a même deman­dé si j’étais dis­po­sée à être gen­tille avec le patron. J’ai dit : « Non, je ne suis pas dis­po­sée à être gen­tille avec le patron. » (rire). J’ai fina­le­ment trou­vé une place, j’ai été enga­gée un 14 février. J’ai tra­vaillé là durant 29 ans.

Vous avez gra­vi les éche­lons, c’est dans le domaine de la publi­ci­té, le rêve amé­ri­cain dans le fond ?
J’ai com­men­cé comme secré­taire et sans me van­ter, j’ai fini comme vice-pré­si­dente.

Vous êtes une femme forte et déter­mi­née, est-ce que vous vous consi­dé­rez fémi­niste ?
Non, je ne suis pas fémi­niste, non la femme doit prendre sa place dans cette vie-là, parce qu’on est autant capables sinon plus que cer­tains hommes. Alors je ne vais jamais me sou­mettre à un homme, non.

Vous n’avez pas eu d’enfant dans votre vie, est-ce que cela a été un choix ?
Oui, c’était volon­taire. Ma mère nous cou­vait, ma sœur et moi. Elle avait peur que la moindre des choses nous arrive. Lorsqu’on sor­tait, on sor­tait tou­jours avec un de nos frères. Ils étaient nos cha­pe­rons. Croyez-le ou non, elle se met­tait der­rière la fenêtre jusqu’à qu’on revienne. Si on avait un rhume, elle pre­nait une chaise près de notre lit, elle pas­sait la nuit pour voir si on avait besoin de quelque chose. Alors ma sœur et moi on s’est dit : « On va être comme ça ou pire encore que notre mère, alors on n’aura pas d’enfant. » Donc cela a été un choix.

Thérèse CafatsakisPhoto : Gilles Pilette

Est-ce que vous vous sen­tez au fond de vous plus Grecque, Égyptienne, Québécoise, Montréalaise, Canadienne ?
Je suis fière d’être Grecque, mais je suis fière d’être au Québec, j’y ai quand même fait un par­cours de 50 ans, j’ai vu beau­coup de chan­ge­ments. Non, je sens que j’appartiens à Montréal. Quand ma sœur est décé­dée, mon frère en Nouvelle-Zélande est venu au bout d’une semaine avec des dépliants de mai­sons à vendre, il vou­lait que je m’installe en Nouvelle-Zélande. J’ai dit : « Non, je retourne à Montréal. » « Mais tu es seule. Au moins ici, tu seras avec nous. » J’ai dit : « Non, moi je suis bien à Montréal. » Mon neveu à Toronto : « Pourquoi tu ne viens pas à Toronto, je suis là avec ma femme, j’ai mes filles, j’ai mes petits-enfants, cha­cun son tour vien­dra te voir si tu vas dans une rési­dence. » J’ai dit : « Non, je suis seule, mais cela ne fait rien, je suis bien, je me sens chez moi. »

Qu’est-ce que vous aimez à Montréal ?
J’avais un abon­ne­ment au Théâtre Jean-Duceppe pour aller voir des pièces de théâtre, j’aime le Vieux-Port de Montréal, j’aime aller au ciné­ma. J’aime l’ambiance quoi ! Je suis inté­grée à Montréal à 100% .

Cela a été un plai­sir, madame Cafatsakis, mer­ci beau­coup.
Eh bien, c’est moi qui vous remer­cie.

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