Paul Grenon

 

Paul Grenon

Bonjour, mon­sieur Grenon, vous avez 85 ans, vous êtes né en 1932 à Québec et vous gran­dis­sez à Québec. Qu’est-ce qu’ils font, vos parents ? Votre père, il fait quoi ?
Mon père est valet de ser­vice au Château Frontenac et ma mère reste à la mai­son.

Vous êtes d’une famille de com­bien d’enfants ?
On est quatre, une fille et trois gars.

Là, j’imagine, on est dans les années trente et les années qua­rante, les rôles à la mai­son sont vrai­ment biens éta­blis, les gar­çons font ça, les filles font ça. Quel est le rôle de cha­cun ?
Bien moi, dans ce temps-là, j’allais à l’école, j’avais un frère, le plus vieux, qui tra­vaillait. Le deuxième allait à l’école et ma sœur res­tait à la mai­son.

Donc votre sœur n’allait pas à l’école à ce moment-là ?
Non.

Paul GrenonPhoto : Gilles Pilette

Le rôle de votre sœur, c’était d’aider votre mère ?
Exactement, jusqu’à temps qu’elle soit assez vieille pour aller tra­vailler.

Vous, quand vous alliez à l’école et que vous reve­niez à la mai­son, est-ce que votre père vous deman­dait de faire des tâches à la mai­son pour aider ?
Non, nous, quand on reve­nait de l’école on fai­sait nos devoirs et après, on pou­vait jouer dehors ou res­ter regar­der la télé­vi­sion, parce qu’on avait la télé­vi­sion.

Donc, vous avez été par­mi les pre­miers à l’avoir.
La pre­mière télé­vi­sion qui est sor­tie, papa en a ache­té une.

Racontez-moi ce moment-là, ça devait être magique.
C’était, com­ment je dirais bien ça ? La len­tille en avant, elle était gon­flée, elle n’était pas droite mais plate, c’était réel­le­ment un gros rond. La télé­vi­sion c’était un meuble épou­van­table. Fallait tout faire mar­cher à la main, il n’y avait rien d’automatique dans ce temps-là.

Cela devait être un moment par­ti­cu­lier de voir la pre­mière émis­sion, quand vous avez ouvert la télé­vi­sion, vous étiez toute la famille ensemble ?
C’était les nou­velles, mon papa il aimait beau­coup regar­der les nou­velles. Mon père a ren­con­tré beau­coup de grandes vedettes, comme Churchill, Roosevelt, des vedettes de la télé­vi­sion et du ciné­ma qui res­taient au Château Frontenac. Mon père était valet, c’est lui qui allait por­ter le linge dans les chambres, c’est lui qui ren­con­trait la per­sonne et c’est lui qui pre­nait le pour­boire. (rires)

Est-ce qu’il vous a racon­té des anec­dotes sur Churchill ou Roosevelt, par exemple, ou sur des artistes ?
Non. Ce qui se pas­sait dans le Château Frontenac res­tait au Château Frontenac, papa ne nous disait rien. Il disait : « Aujourd’hui je suis allé dans la chambre de Churchill », mais il ne nous disait pas ce qui pou­vait se pas­ser dans le Château, les confé­rences qu’il y avait. On aurait dit que tout ce qui se pas­sait dans le Château res­tait au Château.

Est-ce que vous allez vous marier jeune ?
Je me suis marié à 21 ans.

Parlez-moi de votre femme.
Dans ce temps-là, je tra­vaillais le soir au théâtre Cartier, à Québec. J’ai ren­con­tré mon épouse comme ceci : j’ai trou­vé qu’elle avait un beau man­teau, très blanc, et je l’ai trou­vée belle. Donc je suis allé la cher­cher car elle fai­sait la ligne et je lui ai deman­dé si elle vou­lait ren­trer toute de suite dans le théâtre. À la fin du film, j’ai deman­dé si je pou­vais aller la recon­duire. On s’est fait quelques ren­contres et 6 mois après on se mariait. On a été 35 ans ensemble.

Paul GrenonPhoto : Gilles Pilette

Cela a été un grand amour ?
Un grand amour ! Elle est morte du can­cer. Même aujourd’hui, j’ai encore ses pho­tos à la ma mai­son, j’y pense sou­vent. On a eu une fille, à part de cela, c’est tout.

Vous vous mariez, vous avez 21 ans, je sais que, à ce moment-là, vous déci­dez de quit­ter Québec pour Montréal, pour­quoi ?
Le patron de mon épouse avait ouvert une suc­cur­sale à Montréal et il a deman­dé à mon épouse de venir à Montréal, il nous a payé le démé­na­ge­ment. Mon épouse était très bonne dans le loo­ping.

C’est quoi, le loo­ping ?
C’est un grand cercle rond avec des aiguilles, c’est pour mettre des mailles, pour fabri­quer, par exemple, des bas, des gants et des tuques. Ça tour­nait tout le temps.

Donc, votre femme tra­vaillait. Je sais qu’il y a cer­tains hommes à ce moment-là qui n’aimaient pas que leur femme tra­vaille. Vous, ça ne vous déran­geait pas que votre femme tra­vaille ?
Non, parce que ça lui per­met­tait de faire des belles choses. Premièrement, d’avoir des beaux véhi­cules, ma femme se gâtait, de faire énor­mé­ment de beaux voyages. On a eu une belle vie !

Donc vous arri­vez à Montréal, vous vous ins­tal­lez dans quel quar­tier ?
On s’installe sur la rue Cartier près de Jean-Talon.

C’est le quar­tier ita­lien, à l’époque la com­mu­nau­té ita­lienne est déjà bien implan­tée. Est-ce que vous vous par­lez, les anglo­phones, les fran­co­phones et les Italiens ?
Certainement, j’ai trou­vé que les Italiens étaient de très bons amis, prêts à nous aider en tout temps. Réellement c’était un coin, pour la pre­mière fois que j’arrivais à Montréal, que je trou­vais très bien.

Qu’est-ce que vous fai­siez à ce moment-là comme tra­vail ?
J’étais tou­jours repré­sen­tant dans l’équipement de construc­tion et je m’occupais de la loca­tion et de la vente.

Est-ce que c’est un métier qui vous a ren­du heu­reux ?
Oui, tous les métiers que j’ai faits dans ma vie, j’ai été heu­reux. Même à 65 ans quand j’ai pris ma pen­sion, c’est un beau métier que j’aime.

Retraité, c’est un bon métier ?
Oui je suis bien, retrai­té.

La construc­tion on en parle beau­coup aujourd’hui. Est-ce que, avec la méca­ni­sa­tion, c’est un métier qui a bien évo­lué, vous qui avez eu votre com­pa­gnie de construc­tion plus tard ?
Moi, je ne peux pas vous dire si ça a évo­lué ou pas. Moi, je fai­sais seule­ment des maga­sins dans les centres d’achat. On ren­trait dans un local, on le refai­sait au com­plet, on met­tait au mur et on recons­trui­sait le maga­sin selon le plan qu’on avait eu du pro­prié­taire. La construc­tion s’est moder­ni­sée car l’équipement a chan­gé beau­coup.

La com­mis­sion Charbonneau on en a par­lé beau­coup, pas seule­ment les gens dans la construc­tion. On par­lait d’enveloppes brunes aux poli­ti­ciens, etc. À l’époque de Duplessis, il y en avait beau­coup, étiez-vous conscient de ça ?
Oui, j’avais la même chose aus­si dans la construc­tion. Je ne don­ne­rai pas de nom, mais à chaque contrat j’allais por­ter un petit cadeau, ou j’allais pein­tu­rer sa mai­son ou je fai­sais des répa­ra­tions dans sa mai­son ou bien j’achetais une clô­ture de métal pour qu’elle soit ins­tal­lée sur son ter­rain. Il y avait tou­jours des cadeaux à don­ner.

C’était clair donc et c’était dit ouver­te­ment : « Je te donne le contrat mais, toi, tu t’en viens pein­tu­rer ma clô­ture, etc. »?
Oui, c’est ça, c’était comme ça tout le temps. Même cer­taines auto­ri­tés de la com­pa­gnie nous deman­daient la même chose. Dans ce temps-là j’avais deux choses aus­si, j’ai oublié de vous le dire, j’avais l’ébénisterie, donc je fai­sais des meubles. Quand ils avaient besoin de quelque chose, ils venaient me voir. Dans ma construc­tion, je four­nis­sais les meubles aus­si. Je fai­sais des comp­toirs, des déco­ra­tions de bois dans le maga­sin. Ça me don­nait deux contrats au lieu d’un.

Quand vous regar­dez ce que vous avait fait dans votre vie depuis toutes ces années-là, est-ce qu’il y a des choses dont vous êtes par­ti­cu­liè­re­ment fier ?
Premièrement je suis fier des 35 ans que j’ai vécus avec mon épouse, c’était 35 ans de beau bon­heur ! Je trouve que j’ai eu une très belle vie, je n’ai pas été malade. Là, j’ai des petits bobos, mais c’est nor­mal à mon âge. J’ai vécu une très belle vie, j’ai pu voya­ger tant que j’ai vou­lu, j’ai eu des beaux véhi­cules, incluant la Cadillac, j’ai tout eu. J’ai eu une très très belle vie, hon­nê­te­ment, je ne peux pas dire que je n’ai pas été bien dans ma vie, j’ai été très bien.

Des regrets ?
Je n’ai pas de regrets. Le seul regret que j’ai en réa­li­té, c’est la perte de ma pre­mière épouse. Aujourd’hui cela m’affecte encore.

Internet et les médias sociaux, je ne sais pas si vous connais­sez un petit peu, est-ce que vous trou­vez que c’est un pro­grès ?
Moi sur Internet j’ai mes jeux et puis je regarde des fois les nou­velles, c’est tout. C’est juste ça mon Internet. Moi, à la mai­son c’est ma télé­vi­sion et mon Internet.

Est-ce que vous êtes heu­reux ?
Pourquoi je serais mal­heu­reux ? Trouvez-moi une rai­son pour­quoi je serais mal­heu­reux. J’ai-tu l’air d’un gars mal­heu­reux, d’après vous ?

Merci, mon­sieur Grenon.
Ça m’a fait plai­sir.

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