Louise Rousseau

 

Louise Rousseau

Bonjour madame Rousseau. Vous êtes née en 1929, vous avez 88 ans, vous êtes une fille du Plateau-Mont-Royal.
J’ai vécu sur la rue Marquette en haut de Laurier, et puis j’ai com­men­cé à aller à l’école chez les Sœurs du Bon-Conseil, au coin du bou­le­vard Saint-Joseph et de la Roche. C’était un ins­ti­tut de jar­din d’enfance au début. Mes deux frères y étaient allés jusqu’en deuxième année et puis j’ai com­men­cé, c’était le cours pré­pa­ra­toire, dans ce temps-là.

Vous êtes une famille de trois enfants, vous avez deux frères ?
Oui, j’ai deux frères, j’en ai un qui a 5 ans de plus que moi et l’autre qui a 33 mois de plus. (rires)

Venez-vous d’une famille aisée ou d’un milieu popu­laire ?
Euh, non, dans ce temps-là on peut dire qu’il y avait beau­coup de gens qui étaient du même calibre que nous. On n’était pas riches riches, mais pas pauvres pauvres. Ça dépen­dait aus­si com­ment on pou­vait s’imaginer ce que c’était être pauvre, de ce que cela vou­lait dire être pauvre. Ma mère n’a jamais vou­lu qu’on paraisse pauvres, il fal­lait tou­jours être bien habillés. C’est comme ça.

Est-ce que les rôles à ce moment-là, dans les années trente, sont pré-éta­blis, vous faites ce que votre mère vous demande, les gar­çons font ce que le père demande ?
Oh, je pense que nous n’étions pas obéis­sants à ce point-là. Mes frères allaient à l’école et puis moi j’ai com­men­cé à aller à l’école à l’âge de sept ans. Il fal­lait avoir sept ans révo­lus pour pou­voir aller à l’école, même si à six ans j’étais capable de dire mon alpha­bet. Non, ce n’était pas rigide chez nous. On fai­sait à peu près ce qu’on vou­lait. Il y avait des ruelles, dans ce temps-là, on jouait au base­ball. Mon frère m’avait mon­tré à jouer au base­ball, quelle affaire !

Louise RousseauPhoto : Gilles Pilette

La vie se pas­sait dans la ruelle ?
Oui, et puis il n’y avait pas d’autos qui pas­saient trop sou­vent. Puis, les gens des deux côtés de la rue, on jouait ensemble. On s’amusait bien et ce n’était pas com­pli­qué.

Parlez-moi un peu des années d’école avec les Sœurs du Bon-Conseil, est-ce que vous avez des sou­ve­nirs qui vous res­tent gra­vés en mémoire ?
C’était une école à voca­tion fami­liale, aus­si il fal­lait apprendre à faire la cui­sine, tri­co­ter, bro­der. C’est une bonne chose, parce que ça nous est tou­jours res­té. On appre­nait la cou­ture, c’était bien agréable, de cou­per des patrons et de les assem­bler.

Ma mère, qui fai­sait de la cou­ture, disait : « Pourquoi est-ce qu’ils te font faire des choses comme ça ? Il me semble que c’est pas comme ça qu’on fait. » Alors je disais : « Maman, tu es arrié­rée. » (rires) Je n’ai peut-être pas dit ça à ce moment-là, mais en tout cas. (rires)

Mais le che­mi­ne­ment était clair, vous vous des­ti­niez à deve­nir cou­tu­rière ou cui­si­nière ou femme au foyer ?
Oui, c’était peut-être leurs buts. Mais moi, en neu­vième année, apprendre encore à tri­co­ter, je vou­lais faire autre chose dans ma vie.

Qu’est-ce que vous avez fait après ?
Après ça, je suis allée à l’école supé­rieure Saint-Édouard. En sor­tant de l’école, je n’ai pas écou­té mon cher père, je suis allée au col­lège Outremont, Outremont Business College, pour apprendre l’anglais.

Pourquoi vous disiez que vous n’aviez pas écou­té votre père ?
Mon père vou­lait plus pour moi, il vou­lait que je sois méde­cin.

Votre père vou­lait que vous soyez méde­cin, mais pas vous ?
Moi, je vou­lais, et j’ai regret­té après, mais il était trop tard, quand on avait fini d’aller à l’école et qu’on tra­vaillait, on ne pou­vait plus retour­ner dans les écoles prendre des cours comme ça se fait aujourd’hui. Peut-être que je l’aurais fait, mais, qu’est-ce que tu veux, la vie a pas­sé.

Est-ce que vous avez le sou­ve­nir du moment qu’on a décla­ré que c’était la fin de la Deuxième Guerre mon­diale ?
Bien cer­tai­ne­ment, on était chez les Sœurs du Bon-Conseil. Tout le monde était sor­ti, on avait cou­ru sur la rue de la Roche jusqu’à la rue Mont-Royal, c’était pas mal émou­vant. Dans ce temps-là, on ne le réa­lise pas, mais aujourd’hui peut-être que quand on en parle, on sait ce que c’est une guerre.

Qu’est-ce qui vous touche quand vous repen­sez à cette fin de guerre ?
C’est tous les mal­heurs qui sont arri­vés à tout le monde, ce n’est pas facile à expli­quer, nous n’avons pas vécu ça.

Vous avez per­du du monde que vous aimiez ?
Non, pas des membres de ma famille. Mon frère devait y aller, mais il n’y est pas allé fina­le­ment, on pou­vait se comp­ter chan­ceux comme mon père disait. J’avais des amis dont les frères étaient allés à la guerre et qui sont reve­nus.

Parlez-moi du visage de Montréal, est-ce que c’était un visage beau­coup plus anglais ?
Dans l’ouest, c’était anglais, mais dans l’est, ils nous appe­laient les petites filles de l’est, on par­lait fran­çais et on ne vou­lait pas par­ler anglais. Nous n’étions pas inquiètes de ça. Mon père était par­fai­te­ment bilingue, alors il nous a dit : « Je vais vous mon­trer l’anglais. » Oh, je devrais pas racon­ter des affaires de même ! (rires) On appe­lait cela l’école des Anglais, il fal­lait apprendre l’anglais après le sou­per. Cela n’a pas duré très long­temps, parce qu’on n’a pas appris l’anglais avec lui. On riait, on fai­sait des folies. Alors, il a dit : « Je pense bien que si vous ne vou­lez pas apprendre l’anglais, vous allez avoir de la misère à gagner votre vie, parce qu’il faut avoir les deux langues au pays. » Nous autres, on était contents, on fai­sait nos devoirs.

Il y a aus­si dans les années cin­quante quelque chose de mar­quant, c’est l’arrivée de la télé­vi­sion. Est-ce que vous vous sou­ve­nez du pre­mier moment où vous avez vu une émis­sion à la télé, où vous avez reçu votre propre télé­vi­sion ?
En 1952, c’était le cou­ron­ne­ment de la reine Élisabeth, parce qu’elle avait per­du son père. Mon frère, qui était à ce moment en Angleterre, nous dit que c’est le cou­ron­ne­ment de la reine et s’inquiète du fait qu’on n’aurait pas de télé­vi­sion pour regar­der cela. Mon père a donc répon­du : « On va s’organiser avec ça, ne t’inquiète pas ! »

Pas long­temps avant le cou­ron­ne­ment de la reine, il y a quelqu’un qui sonne à la porte avec une grosse boîte. Le mon­sieur a dit : « C’est pour une livrai­son de télé­vi­sion, madame. » Ma mère a dit : « Je n’ai jamais com­man­dé de télé­vi­sion. » Il dit : « Oui, oui, oui, votre mari m’envoie pour la télé­vi­sion ». Alors elle redit : « Mais je n’en ai pas com­man­dé. » Il a répon­du : « Je vais vous la lais­ser et vous l’installer. Si c’est pas cor­rect, on revien­dra la cher­cher. » Mon père, qui sui­vait en arrière, a dit : « Oui, Blanche,  je t’ai ache­té une télé­vi­sion pour que tu regardes la reine. » (rires)

Louise RousseauPhoto : Gilles Pilette

Vous n’avez pas été mariée ?
Je n’y ai pas pen­sé, je n‘ai pas eu le temps ! (rires)

Vous n’avez pas ren­con­tré l’homme de votre vie ?
J’en ai ren­con­tré plu­sieurs, mais je ne sais pas pour­quoi, j’étais occu­pée, je m’occupais à toutes sortes de choses.

Vous étiez indé­pen­dante ?
Oui, un peu. (rires)

Ça ne vous manque pas aujourd’hui ?
Oui, peut-être que ça m’aurait man­qué, parce que j’aurais vou­lu avoir des enfants, mais peut-être que je n’aurais pas pu non plus. J’aimais beau­coup les enfants, quand il y avait des jeunes autour de chez nous, c’est moi qui s’occupait d’eux autres.

Êtes-vous fière de tout ce que vous avez accom­pli dans votre vie ?
Comme tout le monde, on regrette un peu de choses, si je n’avais pas été si indé­pen­dante, peut-être que j’aurais fait des conces­sions. (rires) On ne sait jamais.

Qu’est-ce que vous regret­tez ?
Peut-être de ne pas m’être mariée, mais pas à ce point-là.

Êtes-vous heu­reuse ?
Oui, pas mal heu­reuse, je me sens bien.

Merci, madame Rousseau.
Ça m’a fait plai­sir.

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