Lorette Legaré

 

Lorette Legaré

Vous êtes née en 1924, dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’arrondissement de Sainte-MarieSt-Jacques, où vous avez pas­sé toute votre vie, vous avez 93 ans. C’est ce qu’on appe­lait pen­dant long­temps le fau­bourg à m’lasse. Parlez-moi un petit peu de l’enfance que vous avez eue, dans quelle famille vous nais­sez.
On était dans une belle famille. On a été long­temps trois enfants, ma mère un peu plus âgée a eu deux autres enfants. On était six : deux gar­çons et quatre filles. Les quatre filles, ça c’était les prin­cesses à papa. Moi, je suis venue au monde sur la rue Lafontaine, mais la plus grande par­tie de ma vie, c’était sur la rue Wolfe. J’ai col­lé long­temps sur la rue Wolfe, c’est le plus beau quar­tier qu’il n’y avait pas. Je l’aime encore, parce que je reste la rue à côté.

Pourtant, c’était un quar­tier qui, pen­dant long­temps, était très pauvre ?
Ah oui, mais on a été pri­vi­lé­giés. Mon père, d’après son tra­vail, on avait un peu plus d’argent que les autres gens qui demeu­raient dans l’environnement où on était sur la rue Wolfe. Les petites filles, je pense qu’elles nous jalou­saient parce qu’on était tou­jours bien habillées. Que vou­lez-vous, c’était comme ça !

Qu’est-ce qu’il fai­sait votre père dans la vie ?
Ah mon papa, moi je l’aime beau­coup, je l’ai tou­jours aimé. Mon père avait décou­vert que les gens pen­dant l’hiver se réunis­saient dans les sous-sols d’église. Il avait dit au curé de la paroisse : « Pourquoi on ferait pas des acti­vi­tés dans des ter­rains vacants ? » Alors lui il a appe­lé ça des tom­bo­las. Il a dit : « Les gens vont venir, se réunir, c’est ça que vous aimez, regrou­per les parois­siens ? » Les gens ont aimé ça. Mon père, c’était son gagne-pain, lui il four­nis­sait la mar­chan­dise, il avait déci­dé de faire des bin­gos. Nous autres, on jouait dans la rue, de temps en temps il y avait un camion, pas un camion, là je viens de me trom­per, c’était une voi­ture avec un che­val et ils ven­daient des patates frites avec des hot-dogs. Ça, ça coû­tait 5 sous. Imaginez, des fois on ne l’avait pas, le 5 sous. Mais le type était gen­til, il nous don­nait des patates frites pour rien, gra­tui­te­ment.

Lorette LegaréPhoto : Gilles Pilette

Il y avait aus­si d’autres loi­sirs, je sais que vous aimiez nager, aller sur la plage, où est-ce que vous alliez ?
Ah, ça c’est quand les gens n’avaient pas de tra­vail. On a eu un maire, ici à Montréal. Vous savez, Montréal, c’est une ville for­mi­dable, c’est la ville que j’aime. Je ne veux pas démé­na­ger de Montréal. Je l’aime, ma ville, moi ! Il y avait un mon­sieur Camillien Houde, il a déci­dé de faire une plage sur le fleuve Saint-Laurent à l’île Sainte-Hélène. Il a fait rem­plir de sable un hiver de temps sur les bords du fleuve Saint-Laurent pour que nous autres, les jeunes, on puisse aller nous bai­gner dans le fleuve Saint-Laurent pen­dant l’été. Pis ça, ça coû­tait rien.

Mais ça coû­tait de tra­ver­ser ?
Oui, ça coû­tait 5 sous aller-retour en auto­bus. Mais nous autres, on vou­lait gar­der le 5 sous, alors on mar­chait sur le pont aller-retour après s’être bai­gnés toute la jour­née, c’était gra­tuit, la bai­gnade. Il y en a qui ne savent pas ça encore, on se bai­gnait dans le fleuve. Moi, je me suis bai­gnée dans le fleuve. Et la plage, c’était pas une petite plage, je vous le dis, c’était grand, il en avait mis du sable, mon­sieur Houde.

Et les 5 cents, qu’est-ce que vous fai­siez avec votre 5 cents ?
Ah, mon Dieu ! Il y avait des cor­nets à 5 boules et en plus on avait une petite liqueur. Mais il fal­lait aller le cher­cher et quand on arri­vait chez nous, vous le savez ce qui arrive avec la crème gla­cée, elle cou­lait ! On lichait !

Vous venez d’une famille très poli­ti­sée, c’était du sérieux là !
Ah oui, la poli­tique ça m’a pas encore lâché. J’aime ça ! Ça m’habite.

C’était une famille conser­va­trice, n’est-ce pas ?
Vous savez, il fal­lait voter abso­lu­ment pour mon­sieur Duplessis. Sans ça, tu te fais regar­der de tra­vers. C’est comme ça, que vou­lez-vous ? Le monde votait Duplessis, et mon­sieur Duplessis était proche avec les prêtres. C’était comme ça, autre­fois. Monsieur Duplessis, n’oubliez pas, par­lait d’autonomie, l’autonomie de la pro­vince de Québec. Ça se rap­pro­che­rait un peu du Parti qué­bé­cois, on dirait ? Il par­lait beau­coup de l’autonomie envers Ottawa. Il vou­lait que les gens com­prennent ça, qu’on était capables de se gou­ver­ner tout seuls au Québec.

Racontez-nous ce que votre mère fai­sait quand elle gagnait ses élec­tions.
Ça, c’était la cou­tume autre­fois. S’il y en avait un qui avait voté libé­ral qui avait per­du ses élec­tions, le len­de­main quand il ouvrait sa porte, il avait un crèpe sur la porte. Un crèpe, c’était un grand mor­ceau noir. Maman pen­dant la nuit allait plan­ter des clous sur la porte avec le crèpe. Ça vou­lait dire que le gars avait per­du ses élec­tions. Donc tout le monde savait qu’il avait voté libé­ral.

Je sais que là c’était Duplessis, mais Camillien Houde, aus­si, vos parents ont bien connu Camillien Houde.
Monsieur Houde, c’était un ami de la famille. Je pense qu’il était ami avec tout le monde, mon­sieur Houde. Même madame Houde, vous savez ils res­taient sur Saint-Hubert, au coin de Mont-Royal. Elle ouvrait la porte à tout le monde. « Rentrez, ren­trez, venez prendre un verre, venez man­ger de la soupe. » Et elle fai­sait de la pou­ding au chô­meur.

C’est elle qui l’a inven­té.
Oui, par rap­port que tout le monde chô­mait.

Vous venez d’un quar­tier assez fran­co­phone, le fau­bourg à m’lasse, c’est assez fran­co­phone. Est-ce qu’il y avait quand même des gens qui par­laient anglais autour de vous, d’autres cultures, d’autres natio­na­li­tés, est-ce que vous vous côtoyiez ?
Maman, les Anglais, elle venait de près de l’Ontario, elle les appe­lait les oran­gistes. Elle n’aimait pas les Anglais, alors nous autres, les enfants, elle ne vou­lait pas qu’on côtoie les Anglais. Elle disait : « C’est du drôle de monde, parce qu’ils vont à la messe dans l’après-midi. » Elle ne vou­lait pas qu’on parle avec les Anglais. Mais c’était ridi­cule, hein ?

Là, vous êtes mili­tante dans un par­ti poli­tique, lequel ?
Il y a quelques années : « Tu votes-tu oui, tu votes-tu non, lequel on va prendre ? » Prenez le meilleur. En vou­lez-vous un pays un jour ? Si vous en vou­lez un, pre­nez la façon de l’obtenir votre pays, dites : « Oui, on le veut notre pays. » Pourquoi on ne l’aurait pas, notre pays ? C’est nous qui l’avons bâti.

Je vous écoute, vous en connais­sez tel­le­ment sur l’histoire, c’est quelque chose qui vous pas­sionne, l’histoire de Montréal ?
C’est beau, c’est notre ville ! J’en reviens pas qu’il y en a qui ne savent pas que le Vieux Montréal, autre­fois c’était là Montréal. Quand on par­lait de la rue Sherbrooke, c’était dans le nord. Mon père, quand j’étais jeune, il nous ame­nait faire des tours d’automobile sur le bou­le­vard Pie-IX. Il disait : « Un jour, ici, ça va être plein d’autos, plein de mai­sons. » Là, il n’y a avait pas beau­coup des mai­sons, il n’y en avait pas. Mon père était le seul sur Pie-IX. Il n’y avait pas beau­coup d’autos, il nous ame­nait voir ça.

Preniez-vous le tram­way, à l’époque ?
Ah oui ! Mais mes parents for­çaient pas mal pour qu’on marche, parce qu’il fal­lait payer dans le tram­way. Des fois, on ne payait pas, parce que le tram­way, je ne sais pas si vous avez su com­ment c’était fait. En avant, en arrière, avan­cez en arrière… On pou­vait ren­trer dans le tram­way et ne pas payer, il n’y avait pas de place pour aller mettre le ticket dans la boîte. On mar­chait, on mar­chait, jusqu’au parc Lafontaine.

Ah oui, le parc Lafontaine !
Que j’en ai connu des beaux gar­çons au parc Lafontaine ! Ils nous deman­daient si on vou­lait faire un tour de cha­loupe.

Qu’est-ce que vous disiez ?
Oui ! On embar­quait dans la cha­loupe, on fai­sait le tour du lac, ils nous débar­quaient de l’autre bord. Juste pour faire un tour avec les gar­çons, qu’on ne connais­sait même pas. Mais on était contentes qu’un gar­çon nous ait deman­dé ça.

Et puis après, vous alliez prendre un café avec lui ?
Oh non, jamais, non ! On les regar­dait, non. La fois d’ensuite qu’on venait, on regar­dait tou­jours. Ce n’était pas n’importe qui qui avait 10 sous pour se louer une cha­loupe. Je me suis mariée en 43, faut tou­jours bien que je com­mence à regar­der les gar­çons un peu avant. (rires)

Parlez-moi de votre ren­contre avec votre mari. Vous avez eu beau­coup d’enfants, aus­si ?
Oui, j’en ai eu pas mal, je n’ai pas été chan­ceuse dans mes enfants. Récemment, j’ai per­du ma bru, ma belle-fille que j’aimais tant, ma belle Diane, elle était réa­li­sa­trice à Radio-Canada, elle est morte du can­cer à 59 ans. Et j’ai mon gar­çon, on ne sait pas où il est, il est par­ti à Vancouver, je ne sais où il est dans la ville, c’est mon plus vieux. J’en ai per­du plu­sieurs enfants. Je n’aime pas par­ler de ça, parce que c’est triste perdre ses enfants quand ils sont jeunes. La pre­mière enfant que j’ai eue, c’était une petite fille. Je l’ai per­due, elle n’avait pas 2 ans. Ça m’a pris ben du temps à m’en remettre. Perdre un enfant, ça se peut pas.

Lorette LegaréPhoto : Gilles Pilette

C’était les condi­tions sani­taires, aus­si ?
Elle est morte d’une mala­die, la ménin­gite, ils ne soi­gnaient pas trop dans ce temps-là. Le méde­cin m’avait dit : « Vous êtes chan­ceuse qu’elle soit décé­dée, parce que ça aurait été un légume votre petite fille. » Mais moi je ne le pre­nais pas comme ça. J’avais répon­du que j’étais capable de prendre soin de mes enfants, même malades.

Vous avez don­né beau­coup aux gens autour de vous, le centre des loi­sirs, vous avez fait beau­coup de béné­vo­lat, en poli­tique aus­si. Pourquoi est-ce impor­tant de don­ner comme ça du temps, d’être mili­tante, qu’est-ce que ça vous apporte ?
Si on suit ce que Jésus nous a dit, il nous disait tou­jours de s’aimer : « Aimez-vous les uns les autres. » Ça com­mence comme ça. On s’aimait entre frères et sœurs, dans notre famille, on aimait nos parents. Ça conti­nue en vieillis­sant. Moi, je me suis tou­jours bien occu­pée des pauvres autour de nous, on en avait plein. Ma mère, ça ne lui fai­sait rien qu’on invite une per­sonne à man­ger, parce qu’il y en avait pour tout le monde. J’ai conti­nué dans ma vie à faire ça. S’il y a des gens qui viennent cher­cher de la nour­ri­ture, c’est parce qu’ils ont faim, madame. Qui aurait pen­sé ça en 2017 que des gens ont faim ? C’est pas en Afrique, c’est à Montréal.

Ça ne vous fait pas peur, la mort ?
Oh non ! C’est le bon­heur total. C’est un pays qu’on ne connaît pas, je pense que le bon­heur est là, pour tous ceux qui veulent y aller. Il ne faut pas avoir peur de ça. Je n’ai pas peur. C’est la fin d’une époque. Je pense que je suis ren­due pas loin de la fin. Il y en a qui disent que je vais vivre 100 ans, mais ça ne me fait rien. J’ai encore ben de l’ouvrage à faire, si je vais à 102, 103, même 105. J’ai pas le temps ! J’ai pas le temps de mou­rir. Je vais conti­nuer mon œuvre avec les Vieilles Amies que Les Petits Frères nous amènent à Oka. Il faut y aller là-bas pour com­prendre ce que c’est. C’est un genre de para­dis à Oka pour nous, les per­sonnes âgées.

Madame Legaré, un grand mer­ci. Vous êtes tel­le­ment ins­pi­rante !
C’est pas fini ? Ça pour­rait durer trois heures !

Il va fal­loir écrire un livre !

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