Jeanne D’Arc Bélanger

 

Jeanne D’Arc Bélanger

Bonjour madame Bélanger, vous êtes née en 1920 à Mont-Saint Grégoire, vous avez 97 ans. Votre père était bou­lan­ger, il avait plu­sieurs bou­lan­ge­ries ?
Bonjour, oui mon père en a eu une à Mont-Saint-Grégoire, l’autre à Sabrevois d’Iberville et il en a ache­té une à Trois-Rivières.

Avez-vous eu une belle enfance ?
Oui, une très belle enfance, je ne peux pas deman­der mieux, j’ai eu de très bons parents. Mon père était bou­lan­ger, donc on n’a jamais man­qué de man­ger, on avait tout. Dans ce temps-là mon père ven­dait son pain 5 cents. Ma mère aidait mon père, elle fai­sait des tartes, des gâteaux, des bis­cuits, elle fai­sait tout.

Jeanne D'Arc BélangerPhoto : Gilles Pilette

Vous allez vous marier jeune, vous allez avoir un enfant très jeune. Parlez-moi de cette ren­contre-là. À quel âge vous vous mariez ?
Je devais avoir 19–20 ans, j’ai eu un fils qui est décé­dé. Mon pre­mier mari ça n’a pas mar­ché, on s’est lais­sés. Mes parents ont pris mon fils. Il fal­lait que je retourne à Trois-Rivières, j’étais à Saint-Hyacinthe, pour prendre soin de mon enfant. Ma mère a com­men­cé à être sévère, il y avait des filles que je connais­sais, qui étaient sépa­rées comme moi, elle ne vou­lait pas que je sorte.

Pourquoi, elle avait peur que vous trou­viez quelqu’un d’autre ?
Oui.

Vous êtes née en 1920, donc en 39, vous vous mariez et vous sépa­rez peu de temps après. Ça devait quand même être rare.  Comment c’était per­çu, une femme qui quit­tait son mari, à la fin des années 30 ?
Il y avait rien à faire avec moi, j’ai dit, je m’en vais, je m’en vais.

Vous allez déci­der, vers l’âge de 28–29 ans, de quit­ter Trois-Rivières pour vous ins­tal­ler à Montréal. Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous par­tez toute seule comme ça, sur un coup de tête ?
Non, pas sur un coup de tête. Comment je dirais bien ça ? C’était peut-être un coup de tête aus­si. Je suis allée à Montréal. Au ter­mi­nus d’autobus, quand je suis des­cen­due, j’ai vu qu’il y avait là un res­tau­rant. Je suis entrée et j’ai deman­dé s’ils avaient besoin d’employés. Ils m’ont dit oui. Deux trois jours après ça, j’ai com­men­cé à tra­vailler là.

Donc là c’était le ter­mi­nus d’autobus sur la rue Berri. Vous allez tra­vailler au res­tau­rant, vous faites quoi ?
Je suis wai­tress. Il y a avait des stools, c’est comme ça qu’on appe­lait ça, je tra­vaillais dans ça.

Est-ce que c’était dur d’être ser­veuse ? Les clients, ils étaient com­ment avec vous ?
Les clients, ils étaient tous gen­tils, c’était du monde qui débar­quait de l’autobus puis embar­quait dedans. C’était bien.

Qu’est-ce que vous faites, vous res­tez, vous êtes ser­veuse, qu’est-ce que vous faites quand vous avez fini votre tra­vail, vous êtes quand même dans un coin cen­tral de Montréal ?
Des fois on allait chez Dupuis, chez Morgan, on se pro­me­nait dans ça.

C’était impor­tant, on maga­si­nait chez Dupuis Frères. C’était un bel endroit ?
Oui, c’était beau, on trou­vait de tout, j’allais maga­si­ner pour mon fils. À tous les jours je fai­sais des pour­boires, ma mère ne me char­geait pas de pen­sion, alors je l’habillais. J’allais voir mon fils tous les 15 jours, c’était le contrat ! J’ai été chan­ceuse que mes parents élèvent mon enfant. C’est pour ça que je dis que j’ai eu de bons parents. Je les aimais aus­si.

Vous par­liez de votre tra­vail de ser­veuse. Dans les années cin­quante, com­bien vous pou­viez faire dans une jour­née, qu’est-ce que les gens lais­saient quand ils man­geaient un repas par exemple ?
Vingt-cinq, cin­quante cents, par­fois un dol­lar si on était chan­ceuses ! Mais au ter­mi­nus, c’était seule­ment un café. Des 25 cents, on en a fait beau­coup.

Vous aimez dan­ser, vous en avez pro­fi­té ?
Oh mon Dieu oui !

Je veux que vous me racon­tiez, c’est sûr !
On allait au Mocambo, sur la rue Notre-Dame, nous étions cinq filles. On pre­nait un taxi et on s’en allait au Mocambo. C’est là que j’ai ren­con­tré mon deuxième mari, il tra­vaillait là. Je lui par­lais, mais je n’ai pas com­men­cé à sor­tir avec lui, c’est un peu plus tard quand j’en ai eu assez d’être wai­tress. Dans une annonce dans le jour­nal, on deman­dait une femme qui avait un per­mis de conduire. Comme je l’avais, elle don­nait 250 $ par semaine. C’était bon, ça. Je suis allée tra­vailler là, où j’ai ren­con­tré un nom­mé Bélanger.

Bélanger comme vous ?
Oui, je ne vou­lais pas chan­ger de nom ! En plus, on s’est ache­té une mai­son à Saint-Constant, sur la rue Bélanger aus­si.

Si on revient à votre caba­ret, quand vous sor­tiez, 5 filles, vous vou­liez vous faire un chum ?
Non, les chums dans ce temps-là, on n’y pen­sait pas. On allait là pour dan­ser, pour avoir du plai­sir.

Il y avait des spec­tacles ?
Oh oui, des bons spec­tacles, un par soir la semaine et puis deux la fin de semaine.

Qui pas­sait là par exemple ?
Jean Roger, Michel Louvain, Margot Lefebvre, plu­sieurs autres dont je ne me rap­pelle plus.

Êtes-vous allée au Café Saint-Jacques ?
Oui, je suis allée là. C’était une autre affaire, il y avait des télé­phones sur les tables et puis il y avait des mes­sieurs seuls qui nous par­laient au télé­phone. On se télé­pho­nait.

Vous êtes sérieuse ? Il y avait des télé­phones, ce n’était pas des cel­lu­laires ?
Oui, telle table, disons 14 ou 15, ils don­naient un numé­ro, on se retour­nait et on les voyait.

On allait là pour crui­ser alors ?
Là on crui­sait.

Poigniez-vous ?
Ah oui, j’ai poi­gné ! (rires)

Jeanne D'Arc Bélanger
Photo : Gilles Pilette

Vous êtes née en 1920, on a eu le droit de vote des femmes au Québec en 1940. À 21 ans, vous avez pu voter ?
À 21 ans, c’est mon père qui vou­lait que j’aille voter. Je ne me sou­viens pas pour qui j’ai voté. J’avais seule­ment la rue à tra­ver­ser, mais je n’osais pas y aller toute seule. Mon père m’avait envoyé une auto pour aller voter. Moi, je n’ai jamais été très forte là-des­sus.

Mais, pour votre père, c’était très impor­tant que vous alliez voter, il vous a dit : « Va voter pour untel ? »
Oui.

Avez-vous gagné vos élec­tions ?
Cette fois-là oui, j’avais gagné mes élec­tions.

Quand vous regar­dez tout ce que vous avez vécu, est-ce qu’il y a des choses dont vous êtes vrai­ment fière ?
Oui, comme d’avoir don­né la vie à mon fils. Et je suis contente d’avoir eu des bons parents. Oh, là, ça brasse. Ouf !

Est-ce qu’il y a des choses que vous regret­tez ?
Non, si c’était à refaire je refe­rais la même chose.

Vous avez eu une belle vie ? Vous avez une belle vie ?
Oui, une très belle vie. Parfois, il y avait des hauts et des bas, mais la plu­part du temps, ça a bien été.

Quand vous regar­dez la vie des jeunes aujourd’hui…
Non, je ne vou­drais pas recom­men­cer ça.

Pourquoi ?
Non, c’est trop vite là.

Qu’est-ce qui est vite ?
La manière qu’ils agissent, ils se marient trop vite et si ça ne fait pas, salut ! Ils en prennent un autre et ils peuvent se marier 4 ou 5 fois. Non…

C’est deux maxi­mum ?
Oui, deux c’est assez, ça a été assez. (rires)

Merci, madame Bélanger.
Ça m’a fait plai­sir.

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