Fernand Vallières

 

Fernand Vallières

Vous êtes né en 1924, vous avez 93 ans, vous venez de la paroisse de Sainte-Cécile, aujourd’hui c’est l’arrondissement Saint-Michel, quel genre d’enfance vous avez eu ? Combien d’enfants étiez-vous dans votre famille ?
Dans notre famille on était neuf enfants. Cinq gar­çons et quatre filles.

Qu’est-ce que vos parents fai­saient dans la vie ?
Oh, ils ne fai­saient pas grand-chose. Dans ce temps-là, c’était le chô­mage, ce n’était pas comme aujourd’hui.

Vous dites qu’ils étaient au chô­mage parce que c’était les années de la crise éco­no­mique ?
Oui, quand le temps des Fêtes arri­vait, à Noël ou au jour de l’An, on n’avait pas grand-chose. Mais nos parents, qu’est-ce que vous vou­liez qu’ils fassent ? Il y avait des mil­liers et des mil­liers de chô­meurs par­tout dans le monde.

Vous avez déci­dé, quand vous étiez jeune, de deve­nir sol­dat. Pourquoi le métier de sol­dat et com­ment vos parents ont réagi quand vous vous êtes enrô­lé ?
Mes parents ne le savaient pas. Mais sur les cinq frères, nous étions deux mili­taires, le pre­mier était dans les Fusilliers Mont-Royal, il est allé à Dieppe et il a été pri­son­nier de guerre pen­dant deux ans en Allemagne. Moi, j’étais à l’autre extré­mi­té du monde, en Extrême-Orient. Ma mère n’aimait pas ça, mais il fal­lait qu’on ait un ave­nir et il fal­lait nour­rir la gang à la mai­son.

Fernand VallièresPhoto : Gilles Pilette

Au moment où vous vous enrô­lez dans l’armée, est-ce que vous saviez que vous alliez par­ti­ci­per à la guerre de Corée ?
Non, non, quand on est par­tis de Valcartier on était en manœuvres dans les envi­rons du camp. Une nuit, il devait être 3 heures du matin, le clai­ron sonne, on s’est habillés à la course. La sur­prise était qu’on ne savait pas qu’un train nous atten­dait, un train avec des wagons-lits. On a donc embar­qué dans ce train durant la nuit sans savoir où on s’en allait, c’était un secret. On est allés jusque dans l’Ouest cana­dien, pour chan­ger de wagon et conti­nuer jusqu’à Seattle et prendre un auto­bus. On ne savait pas ce qui nous atten­dait. Le com­man­dant est arri­vé et puis il nous a dit qu’on allait en Extrême-Orient. Là, on a été sur­pris.

Est-ce qu’à ce moment-là vous savez c’est quoi le com­mu­nisme, les conflits là-bas en Corée ?
On ne savait rien, c’était secret. C’était la guerre, il ne fal­lait pas, dans ce temps-là, qu’ils nous disent où on s’en allait, parce qu’ils ne vou­laient pas qu’on aver­tisse nos femmes et notre famille, per­sonne ne le savait. Quand on est embar­qués dans le trans­port de troupes amé­ri­cain, ils nous ont dit qu’on s’en allait en Extrême-Orient.

Ils nous ont expli­qué c’était quoi le conflit là-bas. Les trans­ports de troupes, les navires, nous ont conduits jusqu’à Yokohama, au Japon. Arrivés là-bas sur les quais, il y avait des mil­liers de femmes qui nous atten­daient. On a pas­sé un mois au Japon et puis après on a embar­qué dans un autre navire de guerre, qui nous a ame­nés en Corée.

Vous avez pas­sé com­bien de temps là-bas, en Corée, à la guerre ?
Un an, mais, n’oubliez pas que c’est le Royal du 22e régi­ment qui a signé les accords de paix entre le Nord et le Sud. Moi, j’étais là avec mon régi­ment, c’est pour ça qu’on a eu des médailles.

Qu’est-ce que vous fai­siez comme tra­vail, car vous aviez été para­chu­tiste au Québec ? Est-ce que vous allez être aus­si para­chu­tiste pen­dant la guerre ?
Quand nous sommes arri­vés en Corée, ils ont chan­gé d’idée. Ils ont dit : « Non, c’est trop dan­ge­reux, sur tant d’hommes qui vont sau­ter, com­bien vont res­ter vivants ? » Il y avait des mitrailleuses dans le bas. Donc ils ont dit : « On arrête ça. »

Ça fait plus de 60 ans que cette guerre est ter­mi­née, est-ce que vous avez beau­coup de sou­ve­nirs qui vous reviennent encore ?
Ah oui ! Ce n’est pas croyable. Quand on est au com­bat, on peut pas­ser un mois sur la pre­mière ligne. Après un mois, des hommes viennent nous rem­pla­cer. On allait alors dans des tentes, où il y avait des douches, des nou­veaux vête­ments, la barbe et puis tout ça. Une nuit, on a enten­du des cris, des mil­liers de voix qui criaient : « Tchop tchop, tchop tchop. » C’était épou­van­table, c’était la popu­la­tion qui vou­lait quelque chose à man­ger, les enfants étaient brû­lés par des bombes au napalm, toutes sortes de choses ter­ribles comme ça. Le monde veut pas croire ce qui se passe par­fois der­rière les lignes. La popu­la­tion et les com­mu­nistes cre­vaient de faim, ils n’avaient plus rien à man­ger, plus de médi­ca­ments, plus rien, ils se met­taient à crier dans la nuit.

Quand vous êtes reve­nu au Québec, au Canada, est-ce que vous avez trou­vé que l’accueil des gens était bien pour vous ?
Euh, ça c’est une autre affaire. Quand on est arri­vés, per­sonne ne le savait, on est allés en camion à Montréal dans les casernes des Fusilliers Mont-Royal sur l’avenue des Pins. Il n’y avait per­sonne.

Donc il n’y a pas d’accueil. Vous reve­nez et puis c’est comme si de rien n’était ?
Non rien, aujourd’hui aus­si. Il paraît qu’ils font des fêtes. Comment ça se fait qu’on ne le sait pas, nous autres ?

Avez-vous l’impression que, vous, les vété­rans de la guerre de Corée, qui avez don­né votre vie pour aller vous battre, que l’on vous a oubliés ?
Comment je pour­rais vous dire ça, on n’a aucune nou­velle de quoi que ce soit, on est au cou­rant de rien, ni des fêtes ni de rien, on ne le sait pas.

Il y a des gens qui disent que le retour des sol­dats sou­vent c’est dif­fi­cile parce qu’il y a comme une cas­sure entre les gens qui ont vécu des choses très dif­fi­ciles et d’autres per­sonnes qui ne se com­prennent pas au retour. Est-ce que ça a été le cas avec avec votre femme ?
Elle a bien com­pris toute la misère qu’on a eu là-bas, les morts. Elle a bien com­pris ça.

Fernand VallièresPhoto : Gilles Pilette

Est-ce que l’armée cana­dienne vous a offert de l’aide psy­cho­lo­gique ?
Oui, si je vou­lais oui, mais je n’ai pas besoin de cela, moi.

Vivre une guerre comme ça, qu’est-ce que cela nous apprend sur nous, sur vous, sur l’espèce humaine ?
L’espèce humaine, ça ne vaut pas grand-chose. On tue du monde, on est payé pour les tuer, puis eux ils sont payés pour nous tuer. On ne com­prend pas pour­quoi il y a des guerres de même.

Est-ce que vous êtes heu­reux ?
Oui, parce que j’ai plus rien à faire, ni à rece­voir, ma vie achève bien­tôt, à l’âge que je suis ren­du je ne peux pas me rendre jusqu’à l’âge de 100 ans, ce n’est pas pos­sible.

Merci, mon­sieur Vallières.
Merci, madame.

J’aimerais ça mon­trer à l’écran les médailles que vous avez reçues.
Oui, j’aimerais ça, sur­tout celle des Nations Unies, les gens ne la connaissent pas.

C’est rare, les gens qui l’ont eue ? Vous êtes fier ?
Oui, oh oui.

Ça a été dur, le témoi­gnage ?
Non, j’en ai pas­sé des pires que ça.

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