Estelle Otis

 

Estelle Otis

Vous êtes née en 1926, vous avez 91 ans, vous êtes une Saguenéenne. J’aimerais que vous me par­liez de votre enfance, quelle genre de famille c’était, est-ce que c’était une famille qui était aisée ?
Disons que la famille Otis était assez aisée, mais mon père était le der­nier, je pense qu’il a été gâté par ses sœurs, il a per­du sa femme à 30 ans. J’avais des bonnes tantes. J’avais une grand-mère qui était excel­lente.

Qu’est-ce qu’il fai­sait votre papa dans la vie ?
Il était bûche­ron. Il était fore­man pour les Price Brothers.

Donc, ça veut dire qu’il par­tait pen­dant plu­sieurs mois ?
Un mois oui, par­fois six mois. Il reve­nait dans le temps des fêtes. D’autres fois, il ne reve­nait pas, il reve­nait à Pâques. Maman n’a pas été sou­vent avec son mari. Mais papa disait tou­jours : « Elle part vite, elle voit une paire de pan­ta­lons, elle part tout de suite enceinte. » Elle était vite maman. Pauvre elle, elle en a eu six à 30 ans, en plus elle a fait deux fausses couches. Dans ce temps-là, à La Baie, au Saguenay, c’était d’avoir une famille. Peuplez !

Combien étiez-vous dans votre famille ?
Nous étions six. Si mon père avait vou­lu se rema­rier, il en aurait eu encore six autres peut-être. Ça aurait fait une grosse famille. Comme dans les familles Otis, qui ont toutes eu de grosses familles, toutes des belles familles.

Chez vous, il y a un évé­ne­ment tra­gique qui sur­vient quand vous êtes toute petite. Votre maman va mou­rir pen­dant l’accouchement d’un de vos frères et sœurs. Ça arri­vait quand même régu­liè­re­ment, aujourd’hui ça n’arrive presque plus au Québec. Mourir à l’accouchement, ça a dû être une période très très dure de votre vie.
Oui, pour moi ça a été dur : je n’avais plus de maman. Elle m’a man­qué sou­vent. J’avais une tante, une sœur de mon père, qui me gar­dait de temps en temps. Elle a dit : « Je vais la gar­der, Estelle, Étoila. » Dans ce temps-là, c’était Étoila.

C’était votre vrai nom, Étoila ?
Oui. C’est rare, c’est très rare.

Estelle OtisPhoto : Gilles Pilette

Pourquoi avez-vous pris le nom d’Estelle ?
Parce que Étoila, ça veut dire étoile de la mer. Estelle, Estella, c’est une étoile aus­si, une sorte d’étoile, peut-être que je vais rayon­ner en quelque part ? C’était une belle famille, on était Écossais, nous autres.

Donc vous par­liez anglais ?
Pas moi. Mon grand-père par­lait anglais.

Vous ne par­liez pas du tout anglais ?
Non, je suis allée à l’école fran­çaise. On appre­nait l’anglais par télé­phone. « Répétez après nous : father, mother. » Pensez-vous qu’on appre­nait avec ça ? Je n’ai pas appris l’anglais. Je me suis tou­jours inter­dit de l’apprendre. Ici, à Montréal, ils ne nous enga­geaient pas.

Les anglo­phones, les patrons anglais ne vous enga­geaient pas ?
Je suis allée chez Eaton, La Baie, ils ne nous ont jamais rap­pe­lés.

Vous avez eu une pas­sion, toute votre vie, qui a été la cou­ture. Comment ça vous est venu d’aimer tel­le­ment la cou­ture ?
Il paraît que ma mère tra­vaillait bien de ses mains. Elle jouait bien du pia­no aus­si, même si je ne m’en sou­viens pas. Elle me disait : « Tu retiens un peu de ta mère. »

Quel était le plai­sir pour vous de créer vos propres vête­ments ?
C’était le plai­sir sur­tout de me don­ner une sorte de per­son­na­li­té. J’ai beau­coup de carac­tère.

Ça devait prendre du tem­pé­ra­ment, du carac­tère, pour déci­der de quit­ter son vil­lage pour aller s’installer à Montréal.
Le pre­mier tra­vail que j’ai eu, c’est chez Dorsay Lingerie. C’était dans le bout de Saint-Laurent.

Là où il y avait toutes les manu­fac­tures ?
Oui. Le pro­prié­taire com­men­çait. Il avait des beaux salons, des salons roses, bleus et mauves. C’était beau !

Pour que les gens viennent essayer ?
Oui, c’était beau.

Demandiez-vous des aug­men­ta­tions de salaire ?
Oui, j’ai deman­dé un peu, mais pas sou­vent. À tous les cinq ans, dix ans. Non, il m’en don­nait assez. Je trouve que le mon­sieur était indul­gent avec moi, c’était un bon gar­çon, c’était un Libanais. Il était juste envers moi. Il a fini par me don­ner du tra­vail, il m’a mis des­si­na­trice. Il me fai­sait faire des petites robes à sa petite fille. J’en fai­sais des belles. Il était content. Il m’a ame­né sa petite fille un jour pour me la mon­trer. Qu’elle était belle ! Ils ont les che­veux noirs, c’était cute de la voir.

J’aurais aimé ça, moi aus­si, avoir des enfants. Mais en avoir, madame, et ne pas leur don­ner le confort ? C’était dif­fi­cile. Et marier les hommes autre­fois. On aurait dit qu’ils n’avaient pas de res­pon­sa­bi­li­tés, qu’ils se fou­taient de tout, les hommes étaient un peu comme ça. Moi je trouve qu’il y a une amé­lio­ra­tion beau­coup chez l’homme. Ce n’est pas une ques­tion d’être fémi­niste, c’est ques­tion qu’un homme, c’est un homme. Il y avait cer­taines choses. Quand c’était déci­dé de prendre un mari, j’aurais pen­sé plus.

C’est-à-dire ?
Ne pas tou­jours pen­ser que la femme est là pour faire ci, pour faire ça. Moi, je tra­vaille, alors faut que tu fasses ta part, aus­si, il faut faire sa part.

La juste répar­ti­tion des tâches dans la famille ?
Juste ça, pas d’extravagances. Moi, je tra­vaille. Quand je ne suis pas là, apprends à faire la cou­ture, apprends à faire à man­ger, apprends tout ça. Faire un bord même, tu es capable. Il disait : « Non, non, non, je ne suis pas capable de faire ça. » Oh oui, il s’agit juste de s’y mettre. C’est dif­fi­cile !

C’est pour ça que vous n’êtes pas mariée ?
Non, pour bien des choses. D’abord, je n’étais pas tel­le­ment sen­suelle. Alors, je n’étais pas bonne pour un homme (rires). Je n’aurais pas vou­lu ça sou­vent, ça m’aurait fati­guée à la longue. Alors je me connais­sais un peu, vous savez. C’est peut-être la vie qui m’a ame­née comme ça, aus­si, avec toutes sortes de contra­rié­tés. Tu te rends compte que la vie n’est pas arran­gée comme tu veux.

Vous avez abor­dé un sujet qui est rela­ti­ve­ment tabou, vous avez par­lé de sen­sua­li­té, donc de sexua­li­té. Comment avez-vous vécu les années soixante, l’émancipation des femmes, la révo­lu­tion sexuelle, com­ment vous jugiez ça quand vous regar­diez les gens plus jeunes autour de vous ?
J’étais allée dans une soi­rée dans laquelle les gens étaient tous accom­pa­gnés et cou­chaient tous ensemble. Je trou­vais ça étrange. Moi, j’ai eu cette édu­ca­tion, comme beau­coup qui ont eu la reli­gion catho­lique. Ce n’est pas mau­vais non plus. Si Dieu a don­né des prin­cipes, c’est pour aider au peuple à pro­gres­ser.

Estelle OtisPhoto : Gilles Pilette

Vous avez eu une offre au cours de votre vie, qui a été de suivre votre patron qui quit­tait Montréal pour aller à Miami tra­vailler comme des­si­na­trice.
Il tra­vaillait dans les des­sins de robe de nuit, des belles jaquettes, on fai­sait les des­sins de Christian Dior. Il fai­sait tou­jours venir de très beaux tis­sus, on fai­sait des robes de chambre qu’on ven­dait 150 $, 1 000 $, madame, c’était beau ! Après ça, je me suis dit que j’allais aller tra­vailler les fins de semaine dans les robes de mariée. J’aimais ça. Des fois, le same­di, je ne tra­vaillais pas, j’allais apprendre quelque chose qui m’intéressait. Perler, dou­bler les jupes, trois, quatre dou­blures, il y en avait ! Faire le voile aus­si !

Avez-vous l’impression que si vous étiez par­tie à Miami, si vous aviez accep­té la pro­po­si­tion, que votre vie aurait chan­gé ? Vous auriez pu faire une grande car­rière de des­si­na­trice aux États-Unis.
Peut-être. Mon ima­gi­na­tion aurait peut-être gran­di. En voyant plus de choses, évi­dem­ment, on voit plus de choses à Miami. Mais ici aus­si, on en voit beau­coup. J’allais à New York de temps en temps, c’était beau dans le temps des Fêtes. Les lumières, les modèles de robe, c’était beau ! Mais je n’ai pas pen­sé que j’allais être mieux. C’est drôle, n’est-ce pas ? Je voyais ça trop loin pour moi. C’était loin des miens. Je n’ai pas été éle­vée avec les miens, alors je tenais à res­ter près d’eux.

Est-ce qu’il reste encore un rêve, quelque chose que vous n’avez pas réa­li­sé ou que vous aime­riez encore réa­li­ser ?
Oh oui, mon nom affi­ché par­tout, comme les grands desi­gners. J’aurais aimé ça. J’en aurais peut-être eu le goût et j’en aurais peut-être été capable. Mais je man­quais de confiance. On est habi­tués avec les sœurs et tout ça : « Fais pas ci, fais pas ça. » On vient qu’on ne sait plus quoi faire. Des fois, je me dis qu’à 91 ans, j’aurais encore le goût d’aller tra­vailler, de des­si­ner, pas tout le temps, d’aller des­si­ner quelques modèles et de les vendre.

Est-ce que vous auriez un conseil à don­ner aux jeunes ?
N’ayez pas de com­plexes, aimez-vous.

Madame Otis, ça a été tel­le­ment un plai­sir de vous ren­con­trer, mer­ci beau­coup.
C’est déjà fini ? Merci, vous êtes gen­tille !

This is a unique website which will require a more modern browser to work!

Please upgrade today!