Christiane Kouchnire

 

Christiane Kouchnire

Vous êtes née en France, du côté de Belfort, dans l’est de la France, en 1930, donc vous avez 87 ans aujourd’hui.
Non, pas aujourd’hui !

Pas aujourd’hui seule­ment (rires), cette année ! Vous déci­dez d’émigrer en 1957 avec votre mari et votre fils. Qu’est-ce qui fait que vous vou­lez quit­ter la France à ce moment-là ?
À cette époque-là, en France, la vie n’était pas très facile, parce qu’il y avait une crise de loge­ment. Après la guerre, ça a duré long­temps long­temps. Et là, nous étions à Paris et mal­heu­reu­se­ment on ne trou­vait pas de loge­ment. Tout ce que nous avions, c’était une petite chambre de bonne. Notre fils, on ne pou­vait pas le gar­der parce que c’était trop petit, c’était donc mes beaux-parents qui gar­daient l’enfant. Alors ça ne nous plai­sait pas tel­le­ment, fal­lait pas que ça dure trop long­temps. Tant qu’on a son­gé à par­tir de la France à ce moment-là.

Vous allez choi­sir le Québec, à l’époque on disait plus le Canada, dans les années cin­quante. Pourquoi ce pays-là ?
Pourquoi ce pays-là ? D’abord, parce qu’on y par­lait fran­çais, ça c’était le pre­mier cri­tère et qu’on avait fait de la lec­ture, on avait fait des recherches, nous avions été au Consulat pour cher­cher de la docu­men­ta­tion, pour nous faire expli­quer et fina­le­ment, ça a été ce choix-là. C’était le Canada plus que le Congo belge, à ce moment-là, nous avions pen­sé aux deux pays.

Vous arri­vez ici donc, en 57, com­ment ça se fait l’intégration, est-ce que c’est dif­fi­cile au début ?
Oui, c’est très dif­fi­cile, parce que l’expatriation, on peut dire ça, c’est un saut dans l’inconnu, vrai­ment. Alors on arrive là avec nos bagages, c’est le cas de le dire, faut s’installer, il faut trou­ver du tra­vail, en fait c’est pas une chose facile, pas du tout. À ce moment-là, les gens de l’époque, en 1957, étaient quand même assez fer­més et on peut dire qu’ils n’aimaient pas tel­le­ment les Français. On n’était pas tel­le­ment les bien­ve­nus, à cette époque-là.

Vous vous fai­siez trai­ter de mau­dit Français ?
Oui, ça c’était cou­rant. Personnellement, je n’ai jamais eu cette insulte-là, mais pour beau­coup de per­sonnes, oui. Alors ça refroi­dit pas mal, on cherche quelque chose qu’on a per­du, qui est notre iden­ti­té, mais on ne la retrouve pas, parce qu’on sera tou­jours des étran­gers, peu importe le temps que l’on reste, abso­lu­ment. Parce que c’est une iden­ti­té propre, c’est l’ADN qui est ins­crit dans une mémoire, et ça on ne peut pas oublier ça, on ne peut pas oublier un pays, c’est pas vrai.

Peu importe la langue, même si on par­tage la même langue, les Français et les Québécois ?
Oui, exac­te­ment, tout à fait. Mais une fois l’intégration faite, ça prend quand même quelque temps, là oui on est content d’adopter le Québec comme pays d’accueil et là où on va faire notre vie. On ché­rit tou­jours la France, parce que c’est notre pays natal, mais par contre aujourd’hui mon cœur en tout cas est à Montréal, beau­coup plus qu’ailleurs.

Qu’est-ce que vous allez faire au début, quand vous vous ins­tal­lez à Montréal ?
Vous savez, on fait de tout, c’est mille métiers, mille misères comme on dit. À cette époque-là, on nous avait pro­po­sé, étant don­né qu’on avait ce jeune enfant qu’on ne vou­lait pas lais­ser ni faire gar­der, de s’installer dans une famille, des gens avec beau­coup d’argent. Mon mari savait très bien conduire la voi­ture, il était très bri­co­leur dans beau­coup de choses, tant qu’on nous a offert de démé­na­ger de Montréal et de par­tir chez ces gens-là qui avaient une petite mai­son à côté. On fait ça au début, on met des sous de côté et puis là on se dit, bon fau­drait bien faire autre chose.

Vous allez vous lan­cer dans le domaine médi­cal, à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à une époque où ce sont encore les congré­ga­tions reli­gieuses qui sont là. Parlez-moi un petit peu de l’ambiance, à ce moment-là.
Ah bien c’était quand même une ambiance très spé­ciale, parce que le matin, lorsqu’on arri­vait de tra­vailler, on se met­tait à genoux devant nos bureaux pour réci­ter la prière, avant de com­men­cer.

Christiane KouchnirePhoto : Gilles Pilette

Vous ne poin­çon­niez pas, vous… il fal­lait prier ?
Oui, on poin­çon­nait avant, on fai­sait la prière après. Je suis res­tée quelque temps et j’ai aus­si tra­vaillé à l’hôpital Santa Cabrini, seule­ment les fins de semaine, j’étais en charge de l’admission.

Justement, l’admission, par­lons-en, parce que là on est à la fin des années soixante, on n’a pas encore le régime d’assurance mala­die, comme on connaît, qui va être en vigueur à par­tir de 1970. Vous faites quoi à l’admission, vous les faites payer, les gens ? Vous êtes malade, mon­trez-moi votre compte de banque ?
Absolument, c’est-à-dire que là les reli­gieuses insis­taient, il fal­lait abso­lu­ment que les gens payent. Et, s’ils ne pou­vaient pas, s’ils n’avaient pas l’argent néces­saire sur eux, il y a quelqu’un qui les accom­pa­gnait chez eux pour avoir l’argent. En fait, l’hôpital Santa Cabrini, à cette époque-là, c’était des reli­gieuses qui étaient des semi cloî­trées, tant qu’elles étaient sou­vent en prière. Et de ce côté-là, les méde­cins s’arrachaient les che­veux, parce quand il y avait une urgence, qu’il fal­lait du sang, tout était fer­mé, c’était seule­ment les reli­gieuses qui ouvraient le labo­ra­toire, la salle des rayons X, ain­si de suite. Alors c’était une ambiance très par­ti­cu­lière.

Vous allez aus­si tra­vailler de très nom­breuses années au Collège des méde­cins. Parlez-moi de cette époque-là, parce que vous arri­vez à une époque char­nière du Collège des méde­cins. Il y a de l’action là-bas à ce moment-là.
Oui, j’ai tra­vaillé pen­dant 27 ans au Collège des méde­cins. Ça a été une très belle époque pour moi, mais c’est vrai qu’à cette époque-là le Collège pour­sui­vait des char­la­tans qui pres­cri­vaient n’importe quoi, des pilules, ils pou­vaient vous vendre des fioles et c’était de l’eau dedans mais ça coû­tait une for­tune. Ces gens-là étaient pour­sui­vis. Oui, ça a été long­temps un achar­ne­ment, un peu un achar­ne­ment.

Vous êtes arri­vée donc en 57, vous avez vu le Québec évo­luer, mais d’une dif­fé­rente façon, parce que c’est un regard qui est exté­rieur. Est-ce que vous trou­vez que Montréal a beau­coup chan­gé depuis les années cin­quante, à tra­vers les décen­nies ?
Ah oui, tout à fait, mais moi je dirais que ça a chan­gé à par­tir de l’Expo 67. Ça a été quelque chose de fan­tas­tique, cette Expo, parce que pre­miè­re­ment ça a atti­ré plus de 50 mil­lions de visi­teurs de tous les pays, de tous les hori­zons. Ça a été des fes­ti­vi­tés, du mois d’avril au mois d’octobre.

Vous étiez là tout le temps, vous ?
Ah oui, j’y étais sou­vent, parce que j’adorais ça. Ça a ouvert les portes sur Montréal, il y a eu un élan qui s’est fait, il y eu un réveil, il y a eu une mémoire col­lec­tive, les gens ont chan­gé beau­coup à par­tir de ce moment-là.

Est-ce que vous aviez des modèles, des gens que vous appré­ciez, par exemple dans le mou­ve­ment des femmes ?
Oui, dans le mou­ve­ment des femmes, bien sûr, j’apprécie beau­coup Gabrielle Roy, même si elle n’est pas qué­bé­coise, plu­tôt mani­to­baine, elle a quand même écrit dans Bonheur d’occasion quelque chose de for­mi­dable sur les habi­tants de Saint-Henri. Il y a Madeleine Parent que j’aime beau­coup aus­si. Il y a quan­ti­té de femmes qui ont mar­qué le Québec, qui se sont bat­tus pour les femmes : madame Casgrain, que j’aime beau­coup, quan­ti­té d’autres, madame Payette, je ne l’aimais peut-être pas tou­jours pour sa poli­tique interne, mais je l’aimais beau­coup parce que je trou­vais que c’était une per­sonne intel­li­gente.

Vous avez par­lé de l’importance des racines, à quel point ça fai­sait par­tie presque de son sang.
Oui, ça fait par­tie de son sang. Vous savez, les racines d’une nation, d’un pays, je pense que c’est aus­si fort que les racines du sang, que les liens du sang. C’est pour ça qu’on ne peut jamais oublier notre pays.

Christiane KouchnirePhoto : Gilles Pilette

Êtes-vous deve­nue Québécoise, Canadienne ou êtes-vous res­tée Française ?
Aujourd’hui, le regard que je porte sur le pas­sé, c’est bien dif­fé­rent, je ne vou­drais plus retour­ner vivre en France. À moment don­né, on che­vauche sur deux cultures. Quand on choi­sit vrai­ment de res­ter, comme c’est mon cas, de res­ter au Québec, alors là vous vous don­nez tota­le­ment à cet endroit-là. C’est là que vous vivez, c’est là que vous tis­sez des liens.

Vous avez per­du votre mari, vous avez per­du votre fils, d’une crise car­diaque et, comble de mal­heur, vous avez aus­si per­du votre petite-fille très très jeune, dans la ving­taine, d’une crise car­diaque. Qu’est-ce que tous ces mal­heurs-là vous ont appris sur la vie ?
Vous savez, on dit sou­vent que pour gran­dir, il faut souf­frir un peu. Et je pense que oui, en réa­li­té les mal­heurs nous font gran­dir en quelque sorte, nous font voir… on a moins de juge­ments, on est plus ouvert aux autres, on com­prend les autres, on a plus de com­pas­sion. Oui, ça change, ça change une per­sonne défi­ni­ti­ve­ment.

Auriez-vous un mes­sage pour les jeunes qui vous écoutent, que vous auriez envie de leur trans­mettre ?
Profitez tou­jours de l’instant pré­sent, on n’y pense pas assez. Je pense que le fait, sim­ple­ment tous les jours, tous les matins de se réveiller en bonne san­té, d’être en pleine forme, c’est déjà tout un cadeau de la vie, mais on ne s’en aper­çoit pas. On pense que c’est une chose acquise, c’est nor­mal. Mais sim­ple­ment ce fait-là, ça devrait nous rendre heu­reux, d’être en vie.

Je vous le sou­haite. Un très grand mer­ci, madame Kouchnire.
Merci beau­coup.

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