Alban Monette

 

Alban Monette

Vous êtes né en 1938, à Montréal, vous avez 79 ans. Vous nais­sez dans une famille non tra­di­tion­nelle, ce qui va chan­ger com­plè­te­ment votre vie. Expliquez-moi les débuts de votre par­cours, votre nais­sance et la famille dans laquelle vous nais­sez.
En nais­sant à l’hôpital Saint-Luc, le len­de­main de ma nais­sance, ma mère a vou­lu me revoir et on lui a dit qu’à ma nais­sance j’étais mort-né. On me place à la crèche d’Youville à Côte-des Neiges. Quand les gens venaient pour adop­ter, ils don­naient tous les noms. Moi, c’était bébé Monette. Quand des gens ont vou­lu me prendre, ils ont dit : « Non, cet enfant-là est pro­mis ». Je me suis tou­jours deman­dé pour­quoi j’étais pro­mis.

Alban MonettePhoto : Gilles Pilette

Le savez-vous ?
Oui, je l’ai su, parce que m’a mère n’avait pas vou­lu signer pour me don­ner en adop­tion.

Parce qu’il faut dire que votre père et votre mère n’étaient pas mariés, cela ne se fai­sait pas à l’époque, nous sommes dans la fin des années trente.
Oui, c’était le temps de Maurice Duplessis. Quand j’ai eu sept ans, on m’a sor­ti de la crèche pour m’amener à l’orphelinat d’Huberdeau.

Vous êtes allé à Huberdeau, chez les Frères de la Miséricorde, où vous allez pas­ser plu­sieurs années, de 7 à 19 ans, et là vous vivez l’enfer.
L’enfer ! (pleure)

Prenez un verre d’eau, pre­nez votre temps, on n’est vrai­ment pas pres­sés, j’ai tout mon temps.
Depuis que j’étais entré là, j’avais de la misère, je me levais pour voir ce qui était écrit au tableau. On me pétait la tête sur la croix. Je ne me sou­viens pas quel frère m’a dit : « Tu ne veux pas t’instruire, tu vas aller gagner ta vie. » Alors on m’a mis à la ferme.

Vous aviez quel âge à ce moment-là ?
J’avais 11 ans. On m’a alors pla­cé dans le pou­lailler, je n’aimais pas ça parce que l’odeur était forte. Je ramas­sais les œufs, j’échappais le panier parce que je glis­sais. Quand le frère a vu ça, il m’a enle­vé du pou­lailler et ils m’ont mis dans la menui­se­rie. J’adorais ça. J’ai appris à tra­vailler le bois, à mon­ter des petites remises, pour apprendre le métier d’électricien, com­ment pas­ser des fils dans les 2 x 4. Après j’ai appris le métier de plom­bier. Donc j’ai appris ces trois métiers-là.

Vous avez par­lé du frère qui était très violent avec vous, entre autres qui a pro­fi­té de votre vul­né­ra­bi­li­té, du fait que vous étiez presque aveugle. Ce n’est pas le seul, il y en a d’autres ?
C’est des abus qu’ils nous fai­saient. Le soir, quand on était dans les dor­toirs, ils nous réveillaient, nous ame­naient dans leurs chambres et ils abu­saient de nous autres, ça a été les pires affaires.

Qu’est-ce qui vous a sau­vé ? Tout à l’heure on se par­lait avant l’entrevue, vous fai­siez des blagues, vous étiez sou­riant. Qu’est-ce qui fait qu’un petit gar­çon qui vit ça dès l’âge de 7 ans jusqu’à 19 ans réus­sit à sur­vivre à ça ?
Parce que j’ai tou­jours été croyant, j’ai tou­jours prié Dieu pour m’aider. Si je suis encore vivant aujourd’hui, je remer­cie le bon Dieu, je le remer­cie à tous les jours.

Les sœurs vous disaient à la crèche que vous étiez pro­mis. Est-ce que vous le saviez que votre mère était tou­jours en vie ? Est-ce qu’elle venait vous visi­ter ? Vous l’avez retrou­vée, à un moment don­né ?
Non, c’est quand le gou­ver­ne­ment a per­mis aux orphe­lins de retrou­ver leur père et leur mère. J’avais don­né mon nom et, 15 jours après, il y a une reli­gieuse qui m’appelle pour me dire qu’un de mes oncles vou­lait me voir. Elle m’a deman­dé si j’avais des pho­tos d’enfance. La seule pho­to que j’ai, j’ai 22 ans. Elle m’a deman­dé de l’apporter, ce que j’ai fait. Elle m’a rap­pe­lé une semaine après pour dire que j’avais un oncle qui vou­lait bien me voir. J’ai dit que j’étais prêt. Quand la reli­gieuse m’a dit que ma mère, à ma nais­sance, com­ment ils m’avaient dit ça ? « Votre mère est décé­dée alors que vous aviez 3 ans. » Je lui ai deman­dé de me répé­ter ce qu’elle m’avait dit et puis je lui ai dit (pleure): « Je suis ren­du à l’âge de j’ai 57 ans et vous m’apprenez aujourd’hui que ma mère est morte alors que j’avais 3 ans ! »

Je suis par­ti en san­glots, j’ai sacré après la reli­gieuse, j’étais en beau mau­dit, enra­gé. Quand cette his­toire-là s’est ter­mi­née, je suis pas­sé dans l’autre bureau, la reli­gieuse ne pou­vait plus m’entendre.

Vous pen­siez que toutes ces années-là que votre mère était morte à votre nais­sance ?
Oui. Alors là, quand j’ai ren­con­tré mon oncle Joe, il était content, quand il m’a vu, il y avait une de ses cou­sines qui était avec lui, il a dit : « Lui, c’est le vrai gar­çon à ma sœur. » Il a dit qu’on était encore nom­breux dans la famille, il y en a qui sont encore vivants, d’autres décé­dés. Alors j’ai fait la connais­sance de mes oncles et de mes tantes. Depuis 1995, j’allais pas­ser les fêtes à Chandler.

Aviez-vous eu ce sen­ti­ment-là que quand vous racon­tiez votre his­toire on vous croyait ou on ne vous croyait pas ?
On ne nous croyait pas pan­toute. En 1995, ils nous ont dit qu’ils nous don­ne­raient un mon­tant d’argent, plus les années pas­sées à l’orphelinat. On n’a jamais rien eu de ça, on a eu le 15 000 $ qu’ils nous ont pro­mis, point final.

Alban MonettePhoto : Gilles Pilette

Est-ce qu’on peut être heu­reux après avoir vécu ça ?
Moi, c’est parce que comme j’étais un bon croyant, j’ai lais­sé tom­ber ça. Je me suis dit que je gagnais bien ma vie, je suis bien, je ne suis pas dans la rue. À un moment don­né, un ami m’a dit : « Pourquoi tu n’appelles pas Les Petits Frères des Pauvres ? » Là, j’ai pas­sé un pre­mier, un deuxième et un troi­sième Noël…

C’est vrai que vous êtes un coquin, que vous aimez faire du bien autour de vous ?
Oui, oui.

Monsieur Monette, ça a été un grand plai­sir de vous ren­con­trer. Un grand mer­ci pour ce témoi­gnage-là.
Ça m’a fait plai­sir.

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